La victoire de deux candidats prorusses aux élections présidentielles à Chisinau et Sofia est un revers pour l’UE. C’est le signe de la panne d’attractivité dont souffre l’Europe.

http://www.lemonde.fr/europe/article/2016/11/14/moldavie-bulgarie-une-vague-prorusse-dans-l-est-de-l-europe_5031084_3214.html?xtmc=ukraine&xtcr=1

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Le candidat prorusse moldave Igor Dodon, élu président dimanche 13 novembre, dans son bureau de vote, à Chisinau. DANIEL MIHAILESCU / AFP

La victoire simultanée de deux candidats prorusses lors des élections présidentielles en Moldavie et en Bulgarie, dimanche 13 novembre, témoigne-t-elle d’un désaveu pour le projet européen dans l’est du continent ? Les deux Etats sont très différents, mais il s’agit bien de pays charnières, partagés entre l’influence russe et l’aspiration européenne. La Bulgarie, membre de l’Union européenne (UE) depuis 2007, veut toujours entrer dans l’espace Schengen, mais se heurte aux résistances de nombreux autres pays. La Moldavie, qui a signé en 2013 avec Bruxelles un « partenariat oriental », était même considérée comme son « meilleur élève », prête à adopter les standards de Bruxelles.

  • Des prorusses « modérés »

Le revers est évident pour l’Union européenne (UE) dans un contexte de tensions entre Bruxelles et Moscou. Les deux candidats – Igor Dodon en Moldavie, Roumen Radev en Bulgarie – ont par exemple une ligne similaire sur l’annexion de la Crimée, qu’ils considèrent comme « de facto russe ». Le général Radev s’est prononcé pour la levée des sanctions de l’UE contre la Russie.

Il faut toutefois relativiser le virage que constitueraient les deux résultats de dimanche. D’abord, parce que dans ces deux pays, les présidents ont des pouvoirs très limités. Mais aussi parce que ni M. Dodon ni M. Radev n’ont fait campagne sur un rejet radical de l’Europe.

Le premier entend renégocier certains points de l’accord de libre-échange qui lie la Moldavie à l’UE, et convoquer un référendum consultatif sur l’orientation géopolitique du pays, mais il se garde bien de prôner une rupture, plaidant pour de bonnes relations tant avec Bruxelles qu’avec Moscou.

Le Bulgare est sur une ligne comparable : « L’appartenance de la Bulgarie à l’UE et à l’OTAN n’a pas d’alternative, ça ne signifie pas que nous devons nous déclarer ennemis de la Russie », a-t-il notamment expliqué pendant la campagne.

  • Des Etats travaillés par un clivage Est-Ouest

La position d’entre-deux de la Moldavie et de la Bulgarie n’est guère une nouveauté. La première, ancienne république soviétique, compte une forte minorité russophone (plus de 20 %), ainsi que de nombreux médias russes, et l’ancien grand frère russe n’y fait pas l’objet d’un rejet radical.

La Bulgarie, elle, a toujours été russophile, dès l’époque tsariste. Du temps de l’Union soviétique, la République populaire bulgare était surnommée la « 16e République » de l’URSS. Le gouvernement du premier ministre Boïko Borissov (Citoyens pour le développement européen de la Bulgarie, GERB, droite) a lui-même déjà donné des gages à Moscou.

« La rhétorique changera mais pas la substance, relativise Dimitar Bechev, directeur de l’Institut de politique européenne à Sofia. Borissov maintenait un certain équilibre et a aussi essayé de courtiser Moscou, sur des projets énergétiques ou en s’opposant à l’initiative roumaine d’une mission de surveillance en mer Noire, après le sommet de l’OTAN en juillet. »

Dernier facteur à prendre en compte, la volonté de la Russie de s’impliquer plus avant dans les affaires bulgares ou moldaves. Sofia et Chisinau n’ont pas, aux yeux de Moscou, la même importance stratégique que Kiev, Tbilissi ou même Belgrade et Minsk. Dans le cas moldave, Moscou finance déjà en grande partie l’enclave sécessionniste de Transnistrie, vis-à-vis de laquelle elle donne des signes de lassitude.

Le Kremlin a-t-il dès lors envie de s’engager dans un processus forcément coûteux d’accroissement de son influence sur Chisinau ? Après le traumatisme qu’a provoqué la « perte » de l’Ukraine, Moscou veille à ce que ses anciens satellites s’éloignent du giron européen, à défaut de revenir totalement dans le sien. Surtout si cela peut se faire sans débourser beaucoup d’argent.

  • Un désenchantement européen

En Moldavie, les pro-Européens au pouvoir depuis 2009 ont largement déçu leurs partisans. Ils ont mis le pays en coupe réglée, faisant main basse sur de larges pans de l’économie nationale et des institutions, en premier lieu la justice. Le vote prorusse y apparaît clairement comme un vote de rejet d’une élite pro-européenne perçue comme corrompue.

En Bulgarie, le général Radev a su incarner un changement par rapport au premier ministre Boïko Borissov et à la candidate peu charismatique qu’il avait choisie. La décision de ce dernier de mettre sa démission dans la balance a pesé dans l’élection présidentielle, transformant le scrutin en référendum sur sa personne. M. Borissov, aux commandes de 2009 à 2013, puis depuis 2014, fait les frais d’une certaine usure du pouvoir, et de son incapacité à assainir le mode de fonctionnement des élites politico-économiques.

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Le président élu bulgare, Roumen Radev, le 13 novembre à Sofia.

Le président élu bulgare, Roumen Radev, le 13 novembre à Sofia. NIKOLAY DOYCHINOV / AFP

Plus largement, les deux candidats bénéficient de la sévère panne d’attractivité dont souffre l’Europe, déjà ancienne et illustrée encore récemment par le Brexit. Pendant ce temps, dans l’ouest comme dans l’est de l’Europe, la Russie apparaît de plus en plus comme un pôle de puissance alternatif, et son président, Vladimir Poutine, comme un modèle de dirigeant charismatique. Le premier ministre hongrois, Viktor Orban, fait également référence à ce modèle. Enfin, la question du prolongement des sanctions fait débat dans de nombreuses capitales qui n’ont jamais été dans l’orbite de Moscou, comme Rome ou Athènes, mais aussi au sein du Parti social-démocrate allemand.

  • Quelle remise en question européenne ?

Le cas moldave pose clairement la question de l’essence même du « partenariat oriental » proposé à six pays des marges orientales de l’UE et qui a abouti à la signature d’accords d’association pour trois d’entre eux. Ce partenariat n’est aujourd’hui plus réellement défendu par les Européens, qui ont toujours maintenu l’ambiguïté sur sa finalité : porte d’entrée avant l’adhésion, ou maintien dans une simple périphérie européenne.

Dans les années 1990, le « deal » était clair : les ex-pays de l’Est, comme la Pologne ou la Hongrie, recevraient de larges fonds structurels en échange de réformes, pour entrer dans l’UE. Aujourd’hui, il n’y a pas de discours clair vis-à-vis de la Moldavie ou de la Géorgie, alimentant le ressentiment des populations.

Du côté bulgare, les exigences posées avant son adhésion, ainsi qu’à la Roumanie, n’ont pas été assez sévères, notamment au sujet de la lutte contre la corruption. Cela a fini par se retourner contre Bruxelles. En même temps, le refus d’intégrer la Bulgarie – et la Roumanie – dans l’espace Schengen nourrit une déception. Mais pas au point de remettre en cause l’appartenance à l’UE, dont les fonds européens font vivre l’économie.

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